Voici le troisième extrait du Petit manuel de Défume de Robert Molimard.
Toto, Pavlov, Caroline et la nicotine
Presque tout le monde connaît l'histoire de Pavlov et de son chien. Vous mettez de la viande dans la bouche d'un chien. Même aveugle, il salive immédiatement. Les nerfs détectent la viande dans la bouche. Ils informent le cerveau, qui ordonne alors à des glandes de produire de la salive. C'est un réflexe naturel, inné. Il a pour but de faciliter la mastication, de lubrifier les aliments qui s'avaleront plus facilement, et de commencer la digestion.
Pavlov a commencé un apprentissage. Pendant quelque temps, juste avant de mettre la viande dans la gueule du chien, il agitait une clochette, toujours la même. Miracle, après un nombre suffisant de RÉPÉTITIONS, le chien salivait dès qu'il entendait la clochette. Mieux, il continuait à le faire quelque temps même si l'on ne donnait plus du tout la viande !
Pavlov a ainsi prouvé que même des effets complètement involontaires et inconscients pouvaient être obtenus par un apprentissage en réponse à un signal dans l'environnement. Il a mesuré, et ouvert la voie à une étude scientifique de ce phénomène.
Skinner apprit à des rats à presser un levier placé dans leur cage pour obtenir un biscuit. Comme pour tout apprentissage, l'essentiel est la répétition. Le rat a faim, il est curieux, il explore sa cage, il circule. Par hasard, il met une patte sur le levier. Un distributeur libère alors un mini-biscuit. Au début, le rat ne fait pas le lien, mais comme cela se reproduit toutes les fois qu'il monte sur le levier, il comprend assez vite qu'un biscuit arrive quand il le presse. Si l'on met dans la cage un deuxième levier qui n'a aucun effet, il sait très vite choisir le bon. Mais on peut compliquer la tâche. Le rat peut ainsi apprendre que le levier ne devient efficace que lorsqu'on le presse plusieurs fois, ou lorsqu'une lampe s'allume. Nous sommes ainsi environnés d'une multitude de signaux qui nous préviennent de l'arrivée d'évènements. Nous associons par apprentissage ces évènements à ces signaux.
Des rats ont ainsi appris à s'injecter des drogues, morphine, cocaïne. Assez rapidement ils comprennent quel levier leur apporte une sensation. Ils doivent la juger plaisante, puisque dans mon laboratoire ils se mettent à le presser jusqu'à 300 fois par jour pour la cocaïne.
On a évidemment cherché à ce qu'ils s'injectent de la nicotine, puisqu'elle est réputée être LA drogue du tabac. J'ai essayé avec plusieurs centaines de rats. Je n'en ai jamais vu un seul s'injecter de la nicotine. D'autres chercheurs ont réussi, mais en s'entourant d'une foule d'artifices. D'abord sélectionner des races de rats très sensibles à la nicotine. On choisit par exemple ceux qui circulent davantage dans leur cage lorsqu'on leur en a injecté. Ensuite on n'utilise dans ces races uniquement ceux qui circulent le plus.
Puis vient l'apprentissage. On peut commencer par leur enseigner à presser un levier pour s'injecter de la cocaïne, puis on remplace peu à peu la cocaïne par la nicotine. Caroline Cohen, qui a préparé sa thèse de sciences dans mon laboratoire et travaille maintenant dans un centre de recherches pharmaceutiques, a fait une expérience que j'estime très instructive. Elle a choisi des rats d'une race sensible. Elle a sélectionné ceux qui s'agitaient le plus lorsqu'on leur injectait de la nicotine. Elle les a mis à jeun le soir pour qu'ils arrivent affamés le matin dans la cage d'expérience. Elle était équipée d'un levier-actif qui distribuait des mini-biscuits, et d'un levier-témoin qui était sans effet. Les rats ont vite appris à presser le bon levier. Alors elle a changé son rôle. Il n'a plus fait distribuer des biscuits, mais commandé une injection intraveineuse de nicotine diluée dans de l'eau (légèrement salée pour être injectée sans problème). Les rats se mirent à le presser jusqu'à 5 fois plus souvent que le levier-témoin qui ne faisait injecter que l'eau. De ces rats elle a fait deux groupes. L'un continuait à recevoir la nicotine, l'autre simplement l'eau. Elle a alors associé à la pression des leviers-actifs un spectacle son et lumière pour rats: une lampe s'allumait pendant une seconde tandis qu'un son retentissait, puis l'injection arrivait. (Le levier-témoin ne faisait injecter que l'eau, sans aucun spectacle). Après une dizaine de jours, les rats recevant la nicotine ont continué à presser leur levier, sans changement, mais ceux qui recevaient l'eau n'ont pas jugé le spectacle suffisamment intéressants pour le presser plus souvent que le levier-témoin.
Un chercheur moins averti que Caroline aurait conclu que les rats étaient vraiment dépendants de la nicotine. Elle non. Elle a supprimé la nicotine, les deux leviers ne faisaient plus injecter que de l'eau. Et le miracle est arrivé : Pendant deux mois les rats ont continué à presser ce levier uniquement pour avoir le spectacle son et lumière ! Ils continueraient sans doute encore si elle n'avait pas arrêté l'expérience. De plus, ils se sont mis à AUGMENTER au fil du temps le nombre de leurs appuis, jusqu'à 50 % de plus que quand il donnait de la nicotine. Ce n'était pas un attachement au levier : quand elle a supprimé le spectacle, les pressions se sont faites de plus en plus rares, pour devenir identiques sur les deux leviers en une quinzaine de jours.
Cette expérience démontre que la nicotine n'est pas nécessaire au maintien d'un comportement.